Ce livre parle d’une affaire marquante, mais qui n’est pas la mémoire collective. Comment a-t-elle fini par tomber dans l’oubli selon vous ?
En effet, l’assassinat de Francis Caron a surtout fait la chronique des journaux quelques jours. Cependant la grève pénitentiaire qui en a découlé a pris médiatiquement une ampleur nationale car elle touchait particulièrement le fonctionnement des prisons en France et le sort des détenus. On en avait presque oublié l’assassinat de Francis Caron. Le « diable de Bonne-Nouvelle » a également fait la Une de la presse et des journaux télévisés locaux lors du procès. Cependant personne, encore aujourd’hui, n’en a fait état sous la forme d’un ouvrage ou d’une émission télévisée telle que Faites entrer l’accusé ou Crimes (NRJ12). Seul un podcast intitulé « L’Heure du crime — L'affaire Stéphane Delabrière : rendez-vous avec le diable » de Jean Alphonse Richard et Julie Morisseau fut diffusé le jeudi 24 octobre 2024 sur RTL. Ce podcast est principalement axé sur le profil psychiatrique de Delabrière et n’aborde pas la crise pénitentiaire. Pourtant encore, le récit de cette affaire s’était fait attendre alors que, et cela est bien étonnant pour l’histoire, les archives ont toujours été là, à disposition de ceux qui auraient souhaité les rassembler.
Qu'est-ce qui vous a donné envie, des années plus tard, de remettre cette histoire en lumière à travers ce livre ?
Je souhaitais marquer les esprits et la mémoire collective des personnels pénitentiaires en les mettant à l’honneur par l’intermédiaire de l’agression mortelle de Francis Caron. C’est aussi en le sortant de l’anonymat que je lui rends hommage pour son sens du devoir et le sacrifice de sa vie. Son nom restera malheureusement gravé à jamais dans le marbre, au siège même de l’administration pénitentiaire et à la prison de Rouen. C’était un homme chaleureux, excellent dans le cours normal des jours de la vie et qui avait su se hisser à la hauteur des circonstances les plus difficiles. Rendre cet hommage particulier à Francis Caron, c’est le faire pour tous ceux qui aujourd’hui s’en souviennent, mais aussi pour les milliers de serviteurs de l’État dont leurs fonctions, parfois ingrates, sont si indispensables à la société.
Pourquoi était-il important pour vous de donner la parole aux surveillants pénitentiaires ?
Le patrimoine pénitentiaire est si rare qu’il suscite de plus en plus la curiosité. De manière générale, nous avons tous une envie de transmettre notre histoire : nos découvertes, nos conseils, notre savoir-faire, ou encore notre savoir-être. La transmission du passé est une des raisons d'être de notre vie, même si parfois il semble s'effacer. Ce passé est un des vecteurs qui nous est offert pour explorer l’Histoire avec un grand H. Le témoignage oral permet de recueillir la parole d'un témoin, d’accéder à sa mémoire. Le témoin partage son vécu, ses souvenirs, ses émotions, ses ressentis, ses points de vue. Un témoignage interpelle, touche et permet de mieux comprendre un fait passé. Il donne un éclairage précieux aux faits. En résumé, le témoignage nous ouvre à l'histoire autrement. Il nous donne à entendre, à ressentir le vécu et il remet la parole et la transmission orale au cœur des populations.
Et qu’est-ce que cette affaire a changé pour les personnels pénitentiaires ?
L’affaire Delabrière a changé le mode de fonctionnement du contrôle des barreaudages des cellules. En effet, avant ce drame, le surveillant faisait seul ce contrôle. Après la grève, les surveillants de Rouen obtiennent que le sondage des barreaux des cellules se fasse obligatoirement par deux agents, non pas seulement à Rouen mais dans tous les établissements pénitentiaires de France. Cinq mois après la fin des négociations, en février 1993, la maison d’arrêt de Rouen met également en service des émetteurs d’alarme portatifs. L’installation avait été commandée aussitôt après la visite des services pénitentiaires et installée en moins de trois mois.
Quel travail de recherche vous a demandé l’écriture de ce livre ? Combien de temps cela vous a-t-il pris ?
Pour écrire ce livre, j’ai effectué de longues recherches documentaires : soit-transmis, réglementations, notes de service de l’administration pénitentiaire, tracts syndicaux, documents judiciaires, articles de presse, témoignages oraux et écrits. Entre la collecte, la lecture et l’écriture, il s’est passé deux années.
Que saviez-vous de cette affaire avant de commencer vos recherches ?
Je connaissais bien évidemment l’histoire dans ses grandes lignes. Je savais pourquoi Delabrière était en prison et ce qu’il avait fait à Francis Caron, mais pas dans les détails. Ce sont les témoignages des anciens qui ont connu Francis qui m’ont permis de retranscrire le déroulement du mouvement de protestation à la prison de Rouen.
Y a-t-il une chose qui vous a particulièrement marqué pendant ces recherches ?
Oui bien sûr, ce sont les derniers mots de Francis Caron. Bien que dans un état grave, il était encore conscient, il demandait à ses collègues de rassurer son épouse. Or le pire était à venir.
Votre ouvrage a obtenu un prix important. Qu’avez-vous ressenti en recevant cette distinction ?
C’est toujours une grande satisfaction de recevoir un prix littéraire, surtout lorsque celui-ci est décerné par un collège d’historiens. J’avais déjà reçu un prix par l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen pour un précédent ouvrage sur l’histoire de la maison d’arrêt de Rouen en 2019. Ce prix remis par la Société libre d'émulation de la Seine-Maritime conforte une nouvelle fois le sérieux de mes recherches sur le patrimoine carcéral.
Quels retours avez-vous eus après la parution du livre ?
Beaucoup de collègues m’ont félicité pour ce livre. Pour eux cette affaire était le fait le plus marquant de l’histoire pénitentiaire en France après la prise d’otage de Buffet et Bontemps à Clervaux en 1971. Malheureusement depuis il y a bien eu évidemment le drame d’Incarville en 2024. J’avais également rencontré deux des enfants de Francis Caron lors d’une cérémonie d’hommage en 2022, ces derniers avaient chaleureusement accueilli mon projet d’écrire sur le sujet.
Qu’aimeriez-vous que les lecteurs retiennent de votre livre ?
Il y a des métiers psychologiquement et humainement plus difficiles que d'autres, il y a des métiers plus dangereux que d'autres. Il était donc important de montrer que le métier de surveillant pénitentiaire fait partie de ceux-là.
J’espère qu’à travers ce livre les lecteurs prendront conscience que ce drame fut à la source d’évolutions importantes dans la pratique du métier de surveillant pénitentiaire. L’histoire générale de l’administration pénitentiaire nous l’a souvent démontré. Elle a mis en place les filins anti-hélicoptère suite à l’évasion de Michel Vaujour en 1986, les contrôles bagages X suite à la prise d’otages et évasion de Clairvaux en 1992, ou plus proche l’obligation de porter un gilet pare-lame suite à l’agression au couteau par un terroriste détenu à Vendin-le-Vieil en 2018.
Un nouveau tome de Crimes et Cold Cases en Normandie est déjà prévu. Que pouvez-vous nous en dire ?
Je reviens en effet sur neuf crimes élucidés et onze cold cases en mettant en avant les zones d'ombre qui empêchent d'accéder à la vérité et de confondre avec certitude le ou les coupables : preuves incomplètes voire inexistantes, témoignages flous ou dissous avec le temps, inhérence des services d’enquête et judiciaires. Ces récits montrent en effet la fragilité et surtout la complexité de chaque enquête, mais aussi la détermination de celles et ceux qui se battent jusqu'à leur dernier souffle pour faire surgir la vérité.
Vous découvrirez donc des meurtres anciens dont l'ombre de la petite Denise Malot, violée et tuée en 1930, plane encore sur la colline du Roule à Cherbourg dans la Manche. Je relate une très ancienne affaire criminelle irrésolue : l’affaire Lair. Ce cold case datant de 1891 est le plus ancien recensé en Seine-Maritime. Je vous raconte également quelques crimes dont les protagonistes ont été jugés mais qui, pour certains dossiers, auraient pu ne jamais être élucidés : le crime sordide d’une enfant de 10 ans retrouvée carbonisée en 1988 à Villerville dans le Calvados, les crimes des skinheads au Havre en Seine-Maritime au cours des années 1990, ou encore l’assassinat de Gisèle Loquet à Équemauville dans le Calvados en 1998. Plus proche de nous, j’aborde l’affaire Jean-Claude Rivière qui s’est déroulée à Sées dans l’Orne en 2021.
Merci à Jean-Pierre Machain pour son temps et sa disponibilité. Pour en savoir plus sur l'auteur et son travail consultez son site web en cliquant ici.
