Crédit photo illustration © Charlotte Krebs
Ce roman est paru fin août de cette année pour la rentrée littéraire. Êtes-vous contente de son accueil et des retours ?
Très contente ! J’avais peur d’être noyée dans cette rentrée littéraire, mais le livre a trouvé sa place. J’ai eu des retours dans la presse et des mots de lecteurs qui m’ont touchée et surprise.
C’est votre second roman, avez-vous eu, comme beaucoup, un peu plus de « pression » ou de stress à l’écriture et avant sa sortie ?
À l’écriture, beaucoup plus de pression car à la différence du premier, pour le deuxième, on sait déjà en écrivant qu’on va être lu ! On y pense forcément. J’ai la chance d’avoir une éditrice qui a été très enthousiasmée par le texte à la première lecture et qui a facilité les choses.
J’avais plus d’attentes à la sortie, aussi, car le premier roman est une expérience unique, alors que le deuxième se réfère toujours un peu au premier. Mais j’étais plus sereine, notamment pour la promotion, j’ai beaucoup appris lors de la parution du premier roman, et je suis désormais capable d’envisager sans stress une interview à la radio ou une conférence en public.
Pouvez-vous nous raconter un peu comment vous avez eu l’idée de départ de ce livre ?
L’idée de départ, c’était de montrer par la fiction comment un secret de famille pouvait se transmettre sur plusieurs générations, quels étaient les mécanismes à l’œuvre, comment est-ce qu’un drame qui était arrivé à une personne de votre famille pouvait résonner en vous sans que vous ne l’ayez jamais connu.
C’est un livre fort. Vous êtes-vous renseigné sur les mensonges de famille et sur leur impact avant l’écriture ?
Oui, c’est même en me renseignant par hasard sur la question que j’ai eu l’idée de ce livre, parce que c’est souvent par le biais du roman, de la fiction, que l’on aborde profondément, intimement, une problématique. Bien sûr, les ouvrages de Serge Tisseron ont été d’une grande aide, sur les mécanismes à l’œuvre lorsqu’un secret continue de « transpirer » chez la personne et développe chez elle des manifestations étranges, décalées, que les proches – souvent ses enfants – vont recevoir sans pouvoir les décoder, et qui peuvent parfois leur faire développer à leur tour des troubles (de l’apprentissage, de l’alimentation, parfois des comportements psychotiques plus graves) sans que l’on puisse en trouver l’origine. Cela peut atteindre la génération suivante en suivant le même chemin. C’est le cas dans mon livre, où chaque génération est touchée par un drame initial secret, que l’on ne découvre qu’à la fin du livre et dont les clés sont perdues pour tous les personnages… sauf un.
Pouvez-vous nous parler de la création des personnages ?
Pour moi, c’est une étape essentielle dans la construction d’un roman, et dans celui-ci tout particulièrement. Quand vous avez votre personnage, quand vous le « tenez », vous pouvez le dérouler à l’infini, comprendre ce qu’il va faire, et même l’imaginer dans des situations que, pour finir, vous n’écrirez pas. Quand on est devant sa feuille, que l’on écrit une scène et que l’on se met à se dire « non, Henri ne pourrait pas faire ça », c’est que c’est gagné : vous avez votre personnage. Et parfois, parce qu’ils deviennent cette personne autonome, complète et vivante, ils vous emmènent à des endroits auxquels vous n’auriez pas pensé au départ.
Je ne fais pas de fiches avant, je prends des notes tout au long du récit, mais au fur et à mesure de l’écriture, ce sont de moins en moins d’adjectifs, je ne note plus que des détails concrets, des dates, des faits, dont je dois me souvenir. Je n’ai plus besoin de noter ce que sont les personnages, je n’ai plus besoin de les définir, parce qu’ils sont suffisamment vivants pour que je les connaisse intimement.
C’est un roman choral, comment avez-vous construit les alternances ? Savoir à quel moment changer de personnage ?
C’est tout le problème de ce roman ! J’avais commencé à écrire un récit rétroactif en trois parties, une première partie avec la voix de Paul, de nos jours, une deuxième avec la voix de Françoise en 1963 et une troisième avec la voix d’Henri en 1958 : je voulais remonter le temps et ménager une surprise narrative, une révélation, au lecteur à chaque fin de partie. J’ai écrit tout le roman comme cela, par blocs et je me suis rendu compte à la fin que cela ne fonctionnait pas, notamment parce qu’on s’attache difficilement à un personnage qui ne fait que se souvenir : on a envie en tant que lecteur d’être au cœur de l’action, et pas après la bataille. J’ai donc décidé de tout découper, de tout entrecroiser et cela a rendu le récit beaucoup plus riche. J’ai dû bien sûr le retravailler énormément à ce moment-là, couper, ajouter, réécrire, ciseler, réagencer pour que l’ordre et l’enchaînement des chapitres aient un sens, pour disposer les bonnes informations au bon moment. C’est surtout à cette étape que j’ai dû prendre des notes, j’avais un fichier Excel gigantesque pour me rappeler des informations dont disposaient les personnages, et en premier lieu le lecteur, à chaque étape.
C’est plaisant ou plutôt un exercice difficile de changer de style pour passer d’un protagoniste à l’autre ? Car on reconnaît bien chacun d’entre eux avec sa manière de parler.
C’est l’avantage de la difficulté que j’ai expliquée plus haut : cela n’a pas été très difficile parce que j’avais écrit chaque partie d’un seul tenant, je n’avais pas à me remettre dans la peau de chacun au fur et à mesure des chapitres. C’est pour cela que les voix sont aussi singulières, je me suis immergée dans l’univers de chaque protagoniste. C’est un exercice très agréable, de se glisser dans la peau d’un personnage qui n’est pas soi. Au tout début de l’écriture de ce roman, j’avais commencé par écrire le journal intime de Paul (j’ai fini par changer et supprimer cette forme), et c’était très plaisant, très reposant d’écrire le journal de quelqu’un d’autre.
Ce qui est difficile, c’est d’écrire un personnage d’enfant. Je pense à Françoise. On doit faire comprendre des choses subtiles avec une syntaxe et un réservoir de mots réduits. Le personnage d’Henri, qui porte beaucoup de violence en lui, m’est difficile à explorer à titre personnel parce que j’ai peu de colère en moi et que je dois puiser une énergie qui n’est pas la mienne. Ça n’est pas du tout mon caractère. Je suis plus à l’aise avec le personnage de Paul, réfléchi, introspectif. Quant à Huguette, vieille femme du Limousin dans les années 60, c’est le personnage qui m’a demandé le plus de travail, parce qu’elle parle avec un phrasé et un vocabulaire qui ne sont pas les miens et sur lesquels j’ai dû faire des recherches. Mais c’est le personnage que j’ai préféré écrire, sa voix était comme une musique, je me suis beaucoup amusée à l’écouter.
Pour terminer sur l’écriture en elle-même, saviez-vous dès le début à quel moment dévoiler telle ou telle information sur les secrets ?
C’est ce que j’ai le plus travaillé, puisque j’avais une idée au départ que j’ai dû changer après avoir achevé la première mouture du manuscrit.
En réaménageant ce récit, je me suis appuyée sur les mécanismes de deux genres littéraires très différents : ceux du roman policier et ceux de la tragédie.
Dans le roman policier, le lecteur en sait toujours moins que certains personnages. Il est en quête de vérité, et on peut lui donner des indices, des fausses pistes. Le lecteur peut changer d’idées sur les personnages au fur et à mesure de la lecture, certains passent du bourreau à la victime, de l’ange au salaud. Cela permet d’avoir une lecture très stimulante. Dans la tragédie, on a l’idée inverse : le lecteur en sait plus que les personnages, il sait que cela va mal finir pour certains d’entre eux, il a envie de les prévenir, Attention, tu vas tomber ! Mais dans la tragédie, on ne peut que regarder le personnage tomber. Cela crée une grande empathie envers lui.
Le personnage d’Huguette est un vrai personnage tragique : dès le prologue, elle annonce le malheur final inéluctable, comme dans les tragédies antiques, elle donne des clés au lecteur qui vont manquer aux protagonistes.
J’aimerais aussi dire un mot sur ce titre qui est à la base ce qui m’a donné envie de découvrir votre livre. L’idée vient de vous ?
Nous avons eu du mal, mon éditrice et moi, à nous mettre d’accord sur un titre. Nous avions des idées, mais aucune qui ne convenait à toutes les deux. Nous avons fait une réunion où nous avons donné toutes les possibilités qui nous venaient, sans filtre. C’est en partant de ce rendez-vous que je lui ai dit, entre deux portes : « Et pourquoi pas Un furieux silence ? ».
J’avais envie d’avoir un titre avec le nom de Béatrice, personnage mystérieux et insaisissable autour duquel tourne tout le récit. Et puis finalement je me dis que c’est son invisibilisation dans le titre qui participe, elle aussi, à ce furieux silence !
Ce roman est très différent du premier, Le Retour de Janvier. Est-ce que le prochain le sera aussi si vous travaillez déjà dessus ?
Je suis en phase exploratoire et je n’ai pas encore défini les contours du prochain livre, mais je sais d’ores et déjà qu’il sera encore différent. J’aime changer et me plonger dans de nouveaux univers et des structures narratives variées !

Un furieux silence de Charlotte Dordor aux éditions Julliard, 336p, 21,50€.