Tout d’abord, pouvez-vous nous dire si vous êtes contents de l’accueil de ce roman et des retours ?
Ludovic MANCHETTE : Très heureux, oui. Les retours sont incroyables.
Christian NIEMIEC : Les lecteurs l'adorent, ce qui n'était pas forcément évident parce que nous avons changé de genre une nouvelle fois, mais aussi d'époque, de continent...
« Alabama 1963 » et « America[s] » ont reçu des prix et des bonnes critiques. Est-ce que cela met un peu de pression quand on écrit le roman suivant ? Ou est-ce facile de ne pas y penser ?
C. N. : Nous n'y pensons pas vraiment au moment d'écrire. Nous ne pensons qu'à raconter notre histoire le mieux possible.
L. M. : Évidemment, nous n'avons pas envie de décevoir ceux qui ont aimé nos romans précédents, mais nous avons assez confiance en notre instinct. Si une histoire nous donne envie d'y consacrer deux ans de notre vie, c'est qu'il y a quelque chose... Et puis nous sommes deux. Si nous y croyons tous les deux...
C. N. : Eh oui, on se rassure comme on peut ! (rires)
Comment est venue l’idée du thème de ce troisième roman ?
L. M. : Le thème des fantômes nous intéresse depuis longtemps. La tante de Christian était médium et ma grand-mère faisait tourner les tables... Et nous avions envie d'un huis clos après « America[s] », qui était un road trip.
C. N. : Nous avions aussi l'idée d'une nourrice ou une grand-mère qui raconterait des histoires affreuses à un enfant. Cela a donné naissance au personnage de Viviane, notre préceptrice... Après quoi nous avons trouvé l'idée de l'enfant aveugle, qui entend des bruits et qui ressent des présences dans ce grand manoir...
L. M. : Au-delà des fantômes, c'est leur relation à tous les deux qui est au cœur du roman. Roman dont on nous dit qu'il est à la fois touchant et très drôle. Beaucoup de lecteurs nous ont confié avoir éclaté de rire à plusieurs reprises.
Effectivement, il y a toujours des touches d’humour dans certaines situations ou les dialogues. C’est votre touche personnelle ? Histoire de mettre un peu de légèreté dans l’histoire ?
C. N. : Je crois que c'est une de nos marques de fabrique, effectivement. Et il est vrai aussi que cela permet au lecteur de souffler un peu entre deux passages plus tendus.
L. M. : Ces répliques et passages nous amusent beaucoup nous-mêmes. Il faut dire qu'il y a une émulation du fait que nous écrivons à deux : nous essayons de nous surprendre l'un l'autre. Naturellement, il faut que cela colle avec la situation et le personnage. Ça ne peut pas être gratuit.
Après les États-Unis en 60 et 70, l’histoire se passe ici en Angleterre, dans les années 30. Faites-vous beaucoup de recherches sur les époques et les lieux avant le début de l’écriture ?
C. N. : Des heures de recherches, avant et pendant l'écriture. Pour être tout à fait à l'aise, nous avons besoin d'en savoir beaucoup plus que ce que nous allons utiliser. Quand nous avons bien fait nos devoirs, il nous semble que le lecteur pressent que nous savons de quoi nous parlons. Ensuite, bien évidemment, le fruit de nos recherches doit s'insérer naturellement dans le récit.
L. M. : Nous lisons beaucoup, nous regardons des documentaires, des films, nous interrogeons des gens concernés... Des spécialistes, des témoins... Un médecin légiste pour « Alabama 1963 », des non-voyants pour « À l'ombre de Winnicott », mais aussi une dame Anglaise qui était petite dans les années 1930...
Et pour ce qui est de l’écriture, on a dû déjà vous poser la question des centaines de fois, mais comment procédez-vous pour écrire à quatre mains ? Car évidemment cet aspect intéresse beaucoup.
C. N. : Nous écrivons tout à deux. Nous faisons toutes les recherches à deux, nous construisons l'intrigue à deux et nous écrivons chaque phrase à deux. L'un de nous lance une idée, nous en discutons, affinons... jusqu'à trouver la phrase qui figurera dans le roman. Une phrase qui s'impose à nous au même moment.
Vos romans sont toujours de vrais romans d’ambiance dans lesquels on plonge totalement. Avez-vous des auteurs de référence qui vous ont inspirés ?
L. M. : Pour le dernier roman, nous pouvons citer Henry James et son « Tour d’écrou » pour le côté « préceptrice dans un manoir hanté », ou Oscar Wilde et son « Fantôme de Canterville » pour l'aspect parfois un peu décalé. Mais on nous parle également d'Agatha Christie pour l'ambiance très cosy, très british. Ce n'était pourtant pas une référence consciente, même si nos personnages lisent « Le Crime de l'Orient-Express » qui vient de paraître au moment où se déroule notre histoire.
On pense un peu à la série « Downton Abbey » en lisant le livre : la vieille Angleterre, le personnel et le majordome un peu strict… Est-ce que cette référence vous plait ? Vous agace à force ?
L. M. : C'est une référence très flatteuse, qui ne nous agace pas du tout. Au contraire. Mais au moment de l'écriture, nous avions plutôt en tête le roman « Les Vestiges du jour » de Kazuo Ishiguro et son adaptation au cinéma par James Ivory, avec Anthony Hopkins et Emma Thompson. Un film qui a sans aucun doute inspiré « Downton Abbey » cela dit.
Vous êtes encore en pleine promo de ce livre avec de nombreuses rencontres avec le public. C’est important pour vous, ces moments en face à face ?
C. N. : C'est très important, oui. Cela nous intéresse toujours beaucoup de savoir ce que les gens ont aimé en particulier dans tel ou tel roman. Pendant des mois et des mois, nous sommes seuls face à notre écran et nous ne pouvons qu'espérer que d'autres que nous s'intéresseront à notre histoire. Alors nous ne boudons pas notre plaisir quand il s'agit enfin de les entendre en parler... Et d'ailleurs, pour tout vous dire, c'est toujours très étrange au début, à la sortie des romans, d'entendre les lecteurs prononcer les noms d'Adela Cobb, Bud Larkin, Viviane Lombard, George Montgomery... des noms que nous avons été les seuls à connaître pendant deux ans, voire plus...
L. M. : Nous écrivons des histoires pour les partager, comme des bouteilles à la mer, et c'est important pour nous de mesurer que nous n'avons pas jeter ces bouteilles en vain. Quand une lectrice nous dit sur un salon du livre « N'arrêtez jamais d'écrire », cela donne du sens à cette drôle d'activité qui occupe le plus gros de notre temps et de notre esprit.
Avec cela, avez-vous déjà eu le temps de penser à la suite ? Si oui, peut-on avoir un tout petit indice sur le prochain roman ?
L. M. : Figurez-vous que nous ne savons pas du tout de quoi il s'agira ! L'écriture est un travail de longue haleine, qui s'apparente vraiment à un marathon... Et en toute honnêteté, nous ne sommes pas encore tout à fait prêts à repartir.
C. N. : Il nous faudra d'abord trouver une idée qui promettra un livre meilleur que les trois premiers. Sinon, à quoi bon ?

A l'ombre de Winnicott de Christian Niemiec et Ludovic Manchette aux Editions Le Cherche Midi, 504 pages, 22,50 €.